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Auteurs : Brun B., Dufour A.-H., Picon B., Ribéreau-Gayon M.-D.
La poésie de
l'indéterminé
Lorsque Bernard Picon proposa le thème cabanes et
cabanons pour l'organisation de futures journées
scientifiques de la Société d'Écologie
Humaine, je fus immédiatement séduit par l'aura
poétique qui me semblait en émaner.
Ce n'est que progressivement que s'est
révélé pour moi, en même temps que la
richesse scientifique du thème, en quoi cette aura
poétique était liée au statut hybride (on
peut encore dire mal déterminé) de la cabane, objet
intermédiaire entre le simple abri temporaire qu'on peut
rencontrer dans la nature et la construction investie de valeurs
multiples que représente la demeure permanente.
Je prendrai ici la cabane comme paradigme de cet état
hybride, le campement s'en écartant dans le sens d'une
plus grande socialisation car il est la demeure principale de
toute une famille et plus souvent encore il réunit tout un
ensemble de familles, le cabanon dans celui d'une plus grande
permanence, encore que certaines cabanes en pierre semblent
construites pour des siècles.
L'esprit humain tend à cristalliser les concepts sur
des couples d'opposés, le jour et la nuit, le chaud et le
froid, le cru et le cuit… La poésie, dont
l'étymologie rappelle qu'elle est porteuse de
créativité apparaît comme un mode
d'expression intermédiaire entre le langage, dont la
fonction principale est la description, la
référence aux objets et événements du
monde, et la musique qui, malgré l'expression –
souvent dénoncée par les linguistes comme abusive
– de langage de la musique, est fondamentalement
dépourvue de cette capacité de description du monde
matériel. À la musique, la poésie emprunte
le sens du rythme et le jeu sur les formes, et chacun sait
combien il est plus facile à un compositeur de mettre en
musique un poème plutôt qu'un texte scientifique ;
au langage, la poésie emprunte sa capacité de
description, mais la détourne en jouant sur le sens des
mots : une obscure clarté n'a de sens que sous la plume
d'un poète. Cette indétermination du sens des mots
et plus largement, la possibilité de projeter dans
l'expression sa subjectivité personnelle est la condition
de la créativité poétique. On y opposera la
sécheresse d'une démonstration mathématique
et c'est certainement abusivement que certains voient dans le
travail scientifique une véritable création : il
n'est création que lorsque son sens peut apparaître
indéterminé et, par là, dépendant de
la personnalité du chercheur ; dans ses étapes, il
n'est que dévoilement de relations restées
jusque-là invisibles ou méconnues. Sans doute
est-ce la raison pour laquelle les plus grands sociologues ou
anthropologues sont aussi restés dans l'histoire comme
grands écrivains, ce qu'on ne saurait dire de
mathématiciens ou de chimistes ; par le regard qu'ils ont
porté sur le monde et la façon dont ils l'ont
communiqué, ils ont davantage suscité le style de
respect, voire de ferveur, que l'on peut porter à un
travail de création poétique qu'ils n'ont convaincu
de la rigueur durable de leurs démonstrations.
Si j'insiste sur ces liens entre créativité,
poésie et indétermination, c'est qu'il nous est
vite apparu que la cabane était un objet
étonnamment versatile, autant dire impossible à
définir avec précision (“Il n'y a pas de
concept de cabane” a pu énoncer un architecte) et
simultanément nous avons tous été
éblouis par la poésie des images de cabanes. Tout
particulièrement, bien sûr, par celles qui ont
été choisies par des professionnels de l'image,
mais – et c'est là l'important – pas seulement
par celles là, et d'ailleurs la même poésie
s'est retrouvée dans les “histoires de
cabanes” rapportées oralement et mettant en jeu un
imaginaire sans support d'images physiques.
Je rapprocherai ce constat de ces faits bien connus que le
crépuscule est l'instant poétique par excellence de
la journée, que le flou des photographies d'un Hamilton
est plus chargé de poésie que le réalisme
d'une planche anatomique.
L'habitat n'a-t-il pratiquement plus qu'une valeur
fonctionnelle, et ce sont alors les sinistres HLM des
années cinquante ou soixante, répétition
sans poésie d'un abri artificiel.
Parle-t-on de cabanes, et c'est tout un pouvoir
d'évocation, varié à l'infini qui se trouve
enclenché : quoi de commun en effet entre une cabane de
berger dans un alpage et une cabane de chasse dans un marais,
entre une cabane construite en tôles ondulées, une
en roseaux et une en pierre qui durera des siècles ? Il
est difficile de ne pas relier le caractère
poétique de constructions aussi diverses à
l'extrême liberté qui préside à leur
construction. Liberté dans le choix des matériaux,
des formes et des couleurs, liberté à
l'égard des règles contraignantes qui
régissent la construction de vraies maisons, mais aussi
liberté contrainte par les ressources et les conditions du
milieu, ce qui permet à la créativité de
produire un résultat qui témoigne d'une
étroite adaptation aux situations écologiques
locales. Ainsi, les cabanes de pêcheurs sur la plage des
étangs, les chalets d'alpage ou les cabanons des calanques
marseillaises apparaissent-ils comme autant de signatures
poétiques d'écosystèmes particuliers.
Mais par un de ces paradoxes que nous aurons retrouvés
tout au long des journées scientifiques de Perpignan,
l'une des expressions les plus utilisées pour
désigner les plus tristes des barres d'habitation fut
celle de “cabanes à lapin” : identiques dans
les banlieues du Nord, de Paris, de Lyon ou de Marseille, elles
témoignent d'une même absence de
créativité, d'une même indifférence
à la nature et à l'esprit des lieux.
Le caractère flottant de ce que désigne le terme
de cabane permet en effet que le sens qui lui est attaché
soit tiré tantôt du côté de la
poésie, de la nature (l'appellation la cabane de…
est valorisante pour les petits restaurants de la côte
languedocienne et de bien d'autres lieux), tantôt du
côté de la fonctionnalité la plus stricte
(cabanes à lapins, cabane de l'électricité).
De même, la cabane à sucre du Canada francophone
évoque la fête et la convivialité, tandis que
l'ermite, quand il ne se retire pas dans une grotte, se construit
une cabane, et il est inutile d'insister sur le fait que
“mettre en cabane” c'est isoler et priver de
liberté.
La dimension poétique de la cabane apparaît
encore dans la place particulière qu'elle occupe dans la
trajectoire personnelle entre l'enfance et l'âge adulte :
qu'il s'agisse des cabanes réelles que construisent ou
s'approprient les enfants ou des cabanes imaginaires des contes
merveilleux, elles jouent un rôle important dans
l'apprentissage de la vie adulte ou dans les rites qui permettent
d'y accéder, mais réciproquement la construction de
cabanes sous prétexte de chasse, ou le camping “dans
la nature” ne sont-ils pas des moyens de recréer le
monde merveilleux de l'enfance ?
Les trajectoires sinueuses de l'écologie humaine.
J'avais projeté de présenter à Perpignan
une étude sur les lieux-dits cabane, bergerie, chalet dans
les Hautes-Alpes, plus précisément dans le Queyras
et la Haute vallée de la Durance, domaine que je
fréquente intensément depuis une vingtaine
d'années. L'expérience m'ayant montré que
les dénominations figurant sur les cartes au vingt-cinq
millième de l'I.G.N. concordent remarquablement bien avec
les dénominations en usage localement, j'ai entrepris, sur
la base de leur repérage, une enquête visant
à découvrir d'éventuelles
régularités écologiques susceptibles de
caractériser et de différencier ces trois types de
lieux-dits.
Plusieurs dizaines de mentions apparaissent sur chacune des
cartes analysées en détail (Briançon,
Meije-Pelvoux, Orcières-Merlette, Mont-Viso, Guillestre)
permettant un échantillonnage significatif. Il est
intéressant de noter que si la mention de cabanes est
fréquente dans chacun de ces domaines, dans d'autres
régions de France elle est totalement inexistante,
même en montagne : les cartes des hauts plateaux
volcaniques dominés par le Mézenc et le Gerbier de
Jonc vers les sources de la Loire n'en portent pas trace.
Sans être inintéressants, les résultats de
l'examen des conditions écologiques des trois types de
lieux-dits ne permettent d'énoncer que quelques
généralités. Leur étagement est du
même ordre : les mentions de cabanes sont très rares
à basse altitude, et pratiquement on n'en rencontre qu'en
amont des derniers villages d'habitat permanent. Les très
rares exceptions, deux sites dans la vallée de la Durance,
respectivement à quelques kilomètres en amont
d'Embrun et sur la commune de Saint-Crépin,
s'interprètent facilement comme correspondant à
d'anciennes zones marécageuses d'accès certainement
autrefois difficile. Ils confirment la règle selon
laquelle une cabane ne mérite d'être construite de
façon suffisamment durable et de fournir un toponyme que
lorsqu'elle fournit un refuge, en même temps qu'elle
remplit d'autres fonctions. Une vieille règle voulait
d'ailleurs que les cabanes d'altitude ne soient jamais
fermées à clé, et cette règle est
toujours en vigueur, officialisée, pour certaines cabanes
de l'Office National des Forêts.
On notera simplement que les cabanes de relativement faible
altitude (en dessous de 1700 ou 1800 mètres) sont le plus
souvent des cabanes de forestiers. Le gros des cabanes est
situé en lisière supérieure de la
forêt ou dans les alpages et elles se raréfient
à nouveau quand on approche de la limite supérieure
des alpages. La répartition altitudinale des chalets et
des bergeries est assez proche de celle des cabanes, et dans un
simple survol, les différences ne méritent pas
d'être mentionnées. Si dans le Queyras les
bergeries, nettement plus fréquentes que dans les autres
zones prospectées, montrent un net décalage de leur
répartition vers les plus hautes altitudes, cela ne fait
que correspondre au décalage général des
écosystèmes, lié à la
sécheresse relative et bien connu des
écologues… et qui explique que Saint-Véran
est la plus haute commune d'Europe.
Si les mentions de cabanes apparaissent un peu partout dans
l'ensemble de la zone étudiée, bien que plus
densément dans certains secteurs, il est frappant de
constater que la mention de chalets n'apparaît que par
plages : on n'en trouve aucune sur la partie Est de la feuille
“Orcières-Merlette” qui comporte plus de
trente mentions de cabanes ; par contre, sur la feuille Ouest, on
observe 12 mentions de chalets dans un rayon de quelques
kilomètres à peine autour d'Orcières (plus
quelques mentions de cabanes un peu plus distantes).
À l'est et surtout au sud-est de Briançon, et
franchissant les lignes de crêtes jusqu'au-dessus du Guil
avec les chalets de Furfande, on observe une plage renfermant un
grand nombre de lieux-dits “chalets” ; à la
différence du secteur d'Orcières, le terme est
presque toujours employé au pluriel : les chalets des
Ayes, les chalets de Clapeyto, les chalets de l'Alp…
On retrouve en Vallouise un grand nombre de lieux-dits
“les chalets de…”. Mais sur la carte de
l'I.G.N. le terme de chalet a souvent disparu. C'est dans les
textes ou sur de vieilles cartes postales que l'on trouve les
mentions “les chalets de Chambrand” ou les
“chalets de Narreyroux” Tout se passe comme si un
accès trop facile faisait perdre l'indication
“chalets”.
Ayant découvert ces surprenantes différences
dans la toponymie, et n'y trouvant pas d'explication du
côté de la simple écologie, mon
intérêt s'est déplacé vers une
question sémantique : quels sont les critères de
distinction d'une cabane et d'un chalet, d'un chalet et d'une
bergerie ?
Ce n'est que dans l'esprit des citadins que le critère
de distinction entre une cabane et un chalet serait celui du
matériau de construction : pour les citadins, le chalet
est en bois, au point que dans les terrains de camping ou les
installations sportives de plein air on dira facilement “le
chalet de la réception” pour peu qu'il s'agisse d'un
bâtiment de construction très simple, mais
relativement soignée, en bois. Toute
référence à l'habitat est ici exclue. Mais
dans les Hautes-Alpes, les “chalets” sont souvent en
pierre. Même le toit peut être en lauzes et non en
bardeau. Inversement les cabanes, en pierre à haute
altitude, sont souvent en bois si elles sont proches de la
forêt ou dans la forêt.
Le critère de taille n'est pas non plus distinctif,
même si de façon générale les cabanes
sont plus petites que les chalets : la fréquence des
toponymes “la grande cabane” suffirait à en
convaincre.
Le critère essentiel, tout au moins dans la
région étudiée, est celui de la vie sociale.
Il apparaît aussi bien dans les propos des nombreuses
personnes interrogées, spécialistes comme profanes,
qu'à travers la lecture des textes. Le chalet est un lieu
où l'on se déplace pour le moins en famille, et
plus souvent encore les lieux-dits “les chalets
de…” réunissent tout un ensemble de familles.
La socialisation y est souvent marquée par la
présence d'une chapelle. Autrefois, ils étaient
souvent accompagnés de quelques petits jardins. La cabane
à l'opposé porte la marque de l'isolement et de la
précarité. Je n'ai rencontré dans les
Hautes-Alpes aucun site de cabane qui porte la marque du pluriel.
La situation est bien différente sur les plages de
Provence et du Languedoc où les lieux-dits “les
cabanes de…” sont un peu l'équivalent des
lieux-dits “les chalets de…” des
Hautes-Alpes.
À plusieurs reprises, j'ai essayé de jouer
l'innocent afin de me faire préciser la différence
entre “chalet” et “cabane”. Ai-je
manqué de diplomatie ? Car c'est presque toujours avec une
pointe d'indignation que l'habitant d'un chalet me
précisait “Mais ici, c'est une vraie maison ! Il y a
tout ! J'y viens avec ma famille ! Là-haut à la
cabane, il n'y a que le berger !”. Une bergerie peut
être considérée comme un
élément d'un groupe de chalets ; ce qui la
caractérise, par opposition à la cabane, c'est la
pluralité de ses occupants ainsi que la diversité
des tâches qui y sont accomplies ; c'est ainsi qu'aux
chalets de Chambrand, au-dessus de Vallouise, l'on m'expliqua
“Ici ce sont des chalets car il n'y a pas si longtemps
cette maison était une bergerie. Il y avait toute la
famille, et l'on y faisait le fromage ; c'est là que l'on
s'occupait des bêtes. La cabane, c'est seulement pour les
gardiens du troupeau”. Mais si une bergerie est
isolée, elle porte le nom de bergerie et non de
chalet.
La répartition des chalets par groupements dans le
Briançonnais et en Vallouise correspond à une
situation écologique que le seul examen de la
répartition altitudinale ou des formations
végétales environnantes ne permet pas de remarquer.
La plupart des lieux-dits “les chalets” commandent
l'accès à un vaste ensemble de pâturages,
conquis sur la limite supérieure de la forêt ou, le
plus souvent, correspondant à des alpages naturels.
Très typiquement, les sites de Chambrand, de Nareyroux, de
Clapeyto sont situés juste en amont d'une rupture de pente
due à l'étagement des anciennes auges glaciaires.
Le système des voies de communication est très
typique : du village permanent au site des chalets, on trouve une
route non goudronnée ou goudronnée sur les premiers
kilomètres seulement. Cette route correspond à une
montée toujours très raide, est toujours
fermée l'hiver, souvent dangereuse (risques d'avalanches).
La pente s'adoucit brusquement juste avant le site des chalets.
Au delà, les chemins deviennent très vite
inaccessibles aux voitures ordinaires. Ce n'étaient tout
récemment et ce ne sont souvent encore que des sentiers
muletiers, mais les bergers tentent de les aménager pour
pouvoir accéder en “4x4” jusqu'à leur
cabane ou bergerie. Tandis que la cabane est clairement
isolée “dans la nature”, l'ensemble des
chalets correspond à la transposition d'une fraction de la
communauté villageoise, qui y recrée pour quelques
mois un point fixe de vie sociale. Ainsi, si c'est le
degré de socialité plus que le type de la
construction qui décide de sa dénomination, les
conditions de cette vie sociale sont elles-mêmes
dépendantes de la situation écologique locale.
Diversité des lieux, diversité des
sociétés, diversité des appellations
Ce qui vaut en Haute-Durance n'est pas la règle
partout. Autour d'Orcières, les chalets sont des
habitations isolées, situées à plus basse
altitude, et sans pouvoir porter de jugement très
précis j'ai eu l'impression qu'elles portaient
l'appellation de chalet en quelque sorte par défaut : il
s'agit manifestement de bien plus que de cabanes, mais ce ne sont
- ou n'étaient pas - des habitations permanentes, donc ce
n'étaient pas de “maisons”. Au Nord du massif
des Écrins, la mention de cabanes tend à
disparaître, les sites de chalets se multiplient. En
Haute-Ubaye, pas de chalets, seulement des cabanes et des
bergeries, et ils ne réapparaîtront plus au sud.
À la montagne de Lure, une multitude de jas, plus de
cabanes. Nous sommes dans un ensemble d'écosystèmes
bien différents de ceux des Hautes-Alpes, avec des
techniques d'élevage également
différentes.
Si l'on s'écarte encore, on ne peut manquer
d'être frappé par la diversité des
appellations correspondant à toutes ces constructions,
tantôt éphémères, tantôt
résistant aux siècles, mais qui ont toutes en
commun de n'être habitées que temporairement et
toujours pour des usages en relation avec l'extraction de
ressources naturelles - qu'il s'agisse de chasse, de pêche
(professionnelle ou non) ou d'élevage - ce qui les
différencie de l'habitat temporaire lié aux simples
loisirs.
Même s'il est vrai qu'il n'arrive pratiquement jamais
que deux écosystèmes soient parfaitement identiques
dans deux régions différentes, ce ne sont pas
principalement des différences dans les modes
d'accès aux ressources naturelles qui expliquent la
diversité des appellations. Il n'y a, semble-t-il, pas non
plus de coïncidences strictes avec des aires linguistiques,
mais plutôt des interférences multiples. Des termes
différents peuvent désigner des objets très
semblables : pourquoi buron ici et jasserie là ?
Inversement les mêmes termes de cabane, de chalet, de
bergerie, de jas pourront désigner des habitations
très différentes aussi bien dans leur construction
que dans leurs usages. Pourquoi encore certains termes n'ont-ils
qu'un usage local, le type de construction leur correspondant
étant tantôt également local (les bories),
tantôt largement répandu (les arbés) ?
Sans doute a joué ce phénomène bien connu
des linguistes qui veut que les dénominations se
démultiplient en fonction de l'importance vitale pour une
société de ce qu'elles désignent : les
exemples de la multiplicité des termes décrivant
les différents états de la neige chez les
esquimaux, ou des dromadaires chez les Touaregs sont bien
connus.
Mais j'avancerai également l'hypothèse que la
nature hybride, indéterminée, de la cabane facilite
aussi cette diversité des appellations. Le rapprochement
s'impose ici avec la difficulté qu'a l'écologie
pour désigner les formations intermédiaires entre
la prairie et la forêt. Ces deux termes font figure de
couple d'opposés, un peu comme, dans leur ordre, la maison
et l'abri. De même que la maison - habitation en dur et
permanente de la famille - a valeur paradigmatique et
désigne une extraordinaire variété de
constructions possibles, la forêt désigne elle aussi
une foule d'écosystèmes bien différents. Il
en va de même, bien qu'à un moindre degré
pour les termes abri et prairie. Les index des classiques
d'écologie montrent un nombre d'entrées bien plus
élevé pour forêt (principalement) et pour
prairie que pour la multitude de termes, souvent locaux -
à l'origine du moins - désignant des formations
intermédiaires : maquis, garrigue, lande, brousse, brousse
tigrée, caatinga, veldt, bush, savane, savane
arborée, chapparal, mattoral, séchards…
Alors même qu'il les évoquait parfaitement, le
linguiste Georges Mounin allait pittoresquement jusqu'à
citer les savarts, espaces découverts à
végétation d'allure vaguement steppique de l'Ouest
de la France comme exemple de terme impossible à
définir autrement qu'en montrant l'objet.
À cette instabilité proprement
sémantique1 se superpose une diversité des valeurs
subjectives. J'ai déjà mentionné comment la
cabane pouvait évoquer la sociabilité, voire la
fête, aussi bien dans l'ordre religieux (la fête des
cabanes de la religion israélite) que dans l'ordre profane
et comment elle pouvait évoquer d'un autre
côté la réclusion, volontaire ou non. On a vu
également comment dans les Hautes-Alpes, la mention
“cabane” était en outre dévalorisante
relativement à la mention “chalet”, mais ce
système de valeurs est instable dans l'espace :
Marie-Dominique Ribereau-Gayon montrera plus loin dans ce volume
comment dans une autre société,
“cabane” peut devenir la dénomination
valorisée au point de servir fréquemment de point
d'appui à la publicité. Mais le cabanon, pourtant
tellement chanté en Provence, n'a acquis que rarement
cette fonction publicitaire.
Jean Tosti2 remarque lui aussi l'instabilité des
dénominations des cabanes en Catalogne, l'importation de
termes (capitelles) qui n'avaient aucun usage local et
également le contraste entre le mot français
à connotation péjorative de baraque et le mot
catalan correspondant qui en est dépourvu.
En Haute-Savoie et en Suisse romande, c'est la fonction d'abri
de la cabane qui a été retenue, les refuges de
haute montagne s'appelant “cabanes” sans que le mot
soit dévalorisant.
J'ai ici voulu montrer comment l'écologie humaine peut
facilement mener d'une interrogation proprement écologique
à des questions de sémantique ou de psychologie
sociale.
Confrontant par principe les populations humaines à
leurs conditions de vie, l'écologie humaine, conduit
à développer ce que, pour reprendre une expression
favorite des psychanalystes, j'appellerai une attention flottante
: elle nécessite en effet d'être attentif à
toutes les facettes d'une complexité de relations
qu'aucune discipline ne saurait à elle seule
épuiser. Un même auteur ne peut parcourir tout
l'espace des questionnements qu'ouvre l'écologie humaine,
mais l'échantillon des communications apportées aux
journées de Perpignan que l'on trouvera dans le
présent ouvrage donne une bonne idée de la
diversité d'approches possibles.
Un espace de transition entre la nature et la culture
Il y a quelques années, un colloque intitulé
“La culture est-elle naturelle ?”3 examinait sous un
regard principalement théorique la nature du lien (ou de
la rupture ?) entre culture et nature. D'une certaine
façon, on peut voir dans l'ensemble des communications
présentées à Perpignan une approche de la
question conduite à partir de l'analyse d'un objet, la
cabane, dont l'ambiguïté tient à ce qu'il est
construit, produit, nommé, investi d'une charge symbolique
et est donc bien une pleine production de la culture, mais n'est
construit qu'en étroite relation avec la nature, la
“vraie” nature dont il s'agit d'extraire les
ressources, dont il faut se protéger, mais aussi la nature
imaginaire du fond du jardin, autant que cette nature imaginaire
que serait l'enfance dont il faut se défaire pour devenir
adulte. C'est dire que la relation avec la nature qu'institue la
cabane ne saurait être simple. La vraie nature, quand elle
n'est pas elle-même largement imaginaire,
façonnée par la société, sauvage dans
les représentations que l'on en a plus que dans la
réalité, est l'objet d'une relation toujours
ambiguë : Terrasson a insisté sur la peur de la
nature sauvage, mais la cabane témoigne autant du
désir de retrouver la nature, de s'y plonger, que de s'en
protéger.
La cabane perdue au cœur des glaciers est l'ultime
refuge des alpinistes, refuge à l'égard des risques
naturels ; mais, du tonneau de Diogène à la cabane
de Wittgenstein en Norvège, la cabane a aussi
symbolisé le refuge du philosophe à l'égard
de l'agitation de la société. Illustrant la
polarisation de nos représentations entre la culture et la
nature, elle ne témoigne, en son domaine, d'aucun point
fixe qui permettrait de dire “ici commence le règne
de la culture – ou de la nature”.
Tout au long des journées de Perpignan nous aurons eu
l'écho de ces ambiguïtés, des contradictions
entre les différentes fonctions des habitats temporaires,
des inversions de valeurs et de pratiques sociales
associées. Dans la conclusion de l'ouvrage, Bernard Picon
reviendra longuement en sociologue sur la richesse des
observations que cette situation d'objet intermédiaire
aura permise.
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